L’ESCDROJ, 20 ans d’une quête du droit pour la justice

Me yvon

La commémoration, ce 17 octobre, de la mort de Dessalines, fondateur de la nation haïtienne, assassiné pour son rêve de justice sociale, a coïncidé avec la sortie de la 17e promotion, parrainée par Mgr Willy Romelus, de l’École Supérieure Catholique de Droit de Jérémie (ESCDROJ). La fierté de l’institution, qui célèbre cette année ses vingt ans d’existence, aurait pu atteindre son comble si certains fruits n’avaient livré passage aux vers qui rongent le système judiciaire haïtien, dixit son doyen.

Des artères de l’administration judiciaire haïtienne, aux universités américaines et européennes, jusqu’au HautCommissariat aux droits de l’Homme (HCDH), établi à Genève, en Suisse, l’École Supérieure Catholique de Droit de Jérémie (ESCDROJ) étend ses tentacules pour que triomphe dans le monde sa philosophie :
« Le droit en vue de la justice et la quête inlassable de l’équité ».

En une foule innombrable constituée de plusieurs générations, toutes les couches de la société grand’anselaise ont occupé, ce samedi 17 octobre 2015, la nef et les moindres recoins de la cathédrale Saint¬Louis de Jérémie, pour la célébration des vingt ans de l’ESCDROJ et la graduation de trente¬sept étudiants, soit la 17e promotion, baptisée Me Mercier Josma, un forgeur des élites intellectuelles grand’anselaises (voir Le Nouvelliste du 17 avril 2015). Deux des gradués expliqueront ce choix et feront aussi ressortir que l’adoption du principe « jus ad alterum », le droit en vue de l’autre, a déterminé leur promotion à initier, au sein de l’établissement, la construction d’une bibliothèque qu’ils comptent laisser au profit de leurs successeurs.

Outre certaines autorités religieuses et locales, dont l’évêque fondateur, Mgr Willy Romélus, et l’actuel évêque de Jérémie, Mgr Joseph Gontran Décoste, célébrant principal, la magistrature assise et debout, composée presque essentiellement d’anciens étudiants de l’ESCDROJ, le corps enseignant, cette grandiose cérémonie, ponctuée de l’animation musicale de la chorale chrétienne El Halibo, a été aussi auréolée de la présence de Me Kesner Michel Thermézy, juge à la Cour de cassation, et de son épouse, et des collaborateurs internationaux, dont Moïra Duvernay, marraine de la promotion et Nicole Philips, toutes deux venant de la Californie, États¬Unis.

Une institution qui inspire
Fondée en 1995 par l’ancien évêque de Jérémie Mgr Willy Romélus, et son chancelier de l’époque, le révérend père Jomanas Eustache, actuel doyen de cette prestigieuse institution catholique, l’ESCDROJ, après des débuts de tâtonnement, a bénéficié du soutien de partenaires nationaux et internationaux qui lui permettent de poursuivre aujourd’hui encore son cheminement vers la concrétisation de l’idéal qui lui a donné naissance : Justice pour tous en vue de l’établissement d’un État de droit en Haïti.
C’est en essence ce qu’ont rappelé à l’assistance, en particulier aux récipiendaires, les différents intervenants, dont Mgr Willy Romélus, parrain de la promotion, lors de son homélie de circonstance. Indiquant que l’une des idées derrière la fondation de l’ESCDROJ est exprimée dans son slogan « Jus propter justitiam, semper aequitatem quaerere »¬ le droit pour la justice, toujours à la recherche de l’équité, le prélat a exhorté ses filleuls, futurs juristes, à y réfléchir, sinon ce serait laisser la nation et le peuple en dérive. Par rapport aux tentations, aux embûches que peuvent poser les politiques nageant en eau trouble, Mgr Romélus a donc invité les gradués à se comporter en serviteurs de la justice plutôt qu’en dominateurs arrogants et impénitents, priorisant l’appât du gain rapide et facile. Cette idée sera reprise par son ex-chancelier.

Moïra Duvernay, dans un créole irréprochable, a rappelé, elle, sa collaboration, vieille de 15 ans, avec l’ESCDROJ, depuis ses premières prises de contact avec le staff. Lors, elle intégrait une délégation de la Hastings College of the Law, établi en Californie (USA). Son intervention, très illustrtative, où elle a révélé avoir été inspiré par l’ESCDROJ à entreprendre des études de droit dans son pays, et son engagement par la suite dans la défense des droits humains, a fait impact sur l’auditoire qui a applaudi avec enthousiasme.
Présents à la cérémonie, Me Johel Dominique, ancien de l’ESCDROJ, ancien juge au tribunal de première instance de Jérémie, et actuel employé des Nations Unies, en poste à Genève, comme Me Nicholson Jourdan, lui, demeuré à Jérémie, ont témoigné de leurs redevances envers cette unique institution formant des juristes dans la Grand’Anse et dont ils souhaitent voir le rayonnement s’accroître d’année en année.
S’épargnant un discours fleuve, le doyen et cofondateur de l’ESCDROJ, le Rév. Père et docteur en droit Jomanas Eustache a commencé par souligner qu’il n’est pas totalement fier, tant en raison de l’état de la justice en général dans le pays, que de la performance de certains professionnels du droit dans la Grand’Anse. Aussi s’est¬il attardé sur la figure emblématique, Me Mercier Josma, que la 17e promotion a choisi comme modèle. Si la référence proposée par les gradués, Me Mercier Josma, fut cet avocat honnête, intègre, il devrait donc trouver parmi les nouveaux diplômés beaucoup d’imitateurs, ce pour permettre aux justiciables de reprendre confiance dans la justice de leur pays, a suggéré le Révérend. Insistant sur la même honnêteté attendue des produits de l’ESCDROJ, il a invité ceux¬là qui auraient perdu le chemin du droit, en exerçant actuellement la profession, de se remémorer les valeurs positives, inspirées de la morale chrétienne, enseignées à l’ESCDROJ en tant qu’institution catholique. « L’ESCDROJ ne forme pas de corrompus », a tonné le doyen auquel la foule fit écho par des applaudissements nourris.

A l’évidence, l’ESCDROJ a eu vent des doléances des justiciables qui se plaignent assez souvent d’une distribution non équitable et sous le joug des politiques, de la justice dans le département de la Grand’Anse.

Yvon Janvier [email protected]
Source : Le Nouvelliste Haiti

L’École supérieure catholique de droit de Jérémie (ESCDROJ): 20 ans déjà!

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Nous ne sommes pas forcément les ayants droit les mieux autorisés à parler des 20 ans de la création de l’École supérieure catholique de droit de Jérémie (ESCDROJ), en cette occasion solennelle où toute l’école se prépare à commémorer grandiosement un tel événement.
C’est un droit, un honneur et un privilège qui, en toute logique hiérarchisante et révérencielle, auraient dû revenir à deux grandes personnalités : Mgr Willy ROMELUS, évêque émérite de Jérémie, fondateur de l’ESCDROJ et le révérendissime Dr Jomanas Eustache, cofondateur et doyen de l’École, qui sont intimement liées aux idées ayant conduit à la naissance de cette prestigieuse institution dont la Grand¬Anse est si jalousement fière.

Aujourd’hui, en tant que progéniture à part entière issue de ce noble temple du savoir, nous tenons, en écrivant ces lignes, à rendre un vibrant témoignage d’amour et de reconnaissance à ces deux colosses qui sont pour nous et, sans l’ombre d’un doute, les deux Hercule qui ont travaillé sans relâche à transformer l’histoire du droit et de la justice à Jérémie. À travers une parfaite symphonie, ils sont parvenus à allier la soutane à la toge. Quel admirable tandem! Leur histoire n’est¬elle pas identique?

En effet, c’est en automne 1995 que l’ ESCDROJ est née, suite au constat alarmant de la fermeture de l’ancienne Faculté de droit de Jérémie; un pôle de l’Université d’État d’Haïti qui traîne derrière elle tout un pan de notre histoire du droit. Et c’est là, dans cet ancien temple de Thémis, jeté aux oubliettes et dans le vidoir de l’histoire, que les plus belles figures de l’intelligentsia et de la basoche de la cité ont été éduquées et formées. Citons à titre d’exemple: Etzer Vilaire, Antoine Rigal, philantrophe, Mercier Josma, Christian Caze, Richardson Philippe, Anselme Mombrun, Jomanas Eustache…

la demande de Mgr Romélus, le Rév. P. Jomanas Eustache, Phd en droit canonique et avocat de son état, ouvre pour la première fois, un après¬midi d’octobre 1995 au Foyer Culturel, les portes de l’ESCDROJ, avec pour mission de former et de préparer une nouvelle génération d’avocats et de juristes pouvant aider à la reconstruction d’une nouvelle société fondée sur la justice, le droit et la loi; sans lesquels aucune nation civilisée ne saurait fonctionner. «Le droit et la loi, nous dit Victor HUGO telles sont les deux forces: de leur accord naît l’ordre, de leur antagonisme naissent les catastrophes. Le droit parle et commande du sommet des vérités; la loi réplique du fond des réalités. »

Depuis son ouverture, l’ESCDROJ n’a cessé de prôner la primauté du droit, de la loi et de la justice sur la force; tout en plaçant l’individu au cœur des préoccupations sociales et judiciaires. Or, à cette époque, l’une des revendications majeures de la société grandanselaise était un changement radical dans le fonctionnement de la justice à Jérémie. Il fallait renoncer au statu quo ante qui éclaboussait l’image de Thémis dans la cité. Pour arriver à incruster ce rêve dans la réalité de la pierre, il faudrait tout d’abord l’émergence d’une nouvelle génération d’hommes et de femmes de loi conscientes des besoins de cette métamorphose sociale.
De plus, l’école, à travers ses objectifs, veut aussi, dès le départ, inculquer à ses étudiants le respect de la dignité de la personne humaine tel que formulé dans les conventions internationales. La recherche de la paix et la passion d’une justice saine et impartiale doivent être des projecteurs puissants tournés sur la route de chaque étudiant formé à l’école.

Un étudiant éduqué à l’ESDROJ doit être toujours à la recherche de l’équilibre tant judiciaire que social, et ce n’est certes pas pour rien que cette formule latine «Semper Aequitatem Quaerere» (Toujours rechercher l’équilibre) a été adoptée comme corollaire à la devise de l’école qui n’est autre que le «Jus Propter Justitiam» (Le Droit en vue de la Justice).

Selon une philosophie chère aux fondateurs de l’école, la justice doit être le dernier rempart de la société. Quand tout est désastre et confusion. Quand tout est désordre et anarchie, les justiciables doivent toujours avoir le réflexe de se tourner vers la justice comme ultime point d’appui et de repère. « Plus le but est loin, plus il faut viser haut », conseille Alexandre Dumas, père.

Heureusement de nos jours, les conceptions on changé. Depuis 1999, date de la sortie de la première promotion baptisée promotion Antoine RIGAL, la communauté grandanselaise a une autre et une nette compréhension de la justice, une compréhension qui était jadis absente; bien que beaucoup d’efforts restent encore à faire dans ce domaine.

Aujourd’hui, certains licenciés sont devenus commissaire du gouvernement, doyen, substituts du commissaire, juges d’instruction, juges de siège, avocats, juges de paix, notaires et arpenteurs publics. D’autres travaillent dans des organisations internationales de défense des droits de l’homme, tant qu’en Haïti qu’à l’extérieur, dans l’Office de la protection du citoyen, dans la police à titre d’inspecteurs ou de policiers et dans l’administration publique à titre de directeurs départementaux.

Nombre d’entre eux, bénéficiaires de bourses d’études, sont partis se perfectionner dans des universités étrangères et sont retournés à la fin de leur cursus d’études enseigner à l’École. Un bel exemple d’attachement à l’alma mater. Ils forment et éduquent les générations futures sur leurs droits et leurs devoirs en tant que citoyens responsables devant la loi.

En bâtissant cette école qui est devenue une œuvre de civilisation et de transformation sociale, ses fondateurs, Mgr Willy Romélus et le Père Jomanas Eustache, pourront dormir en paix et dire avec Horace:« J’ai achevé un monument plus durable que l’airain, plus haut que les royales pyramides, que ni la pluie qui ronge, ni l’Aquilon ne pourront détruire, ni l’innombrable suite des années, ni la fuite des temps. Je ne mourrai pas tout entier, et une grande part de moi¬même évitera la Déesse funèbre. »

Antoine Rosny SAINT LOUIS Av. Ma. DIDH [email protected] École Nationale de la Magistrature de Bordeaux le 11 octobre 2015

Source Le Nouvelliste