Pour saluer la mémoire d’un grand « porteur de torche »

Hommage à Maître Mercier Josma du Barreau de Jérémie

67030_10202554501807667_1721261434_nJe ne suis pas certain d’être la voix la plus autorisée pour parler de ce colosse à plusieurs vies : enseignant, préfet, maire, juge d’instruction, commissaire du gouvernement, bâtonnier de l’ordre des avocats… Ses contemporains des premières heures esquisseraient un tableau plus exhaustif de l’homme. Mais je suis persuadé que tous ceux qui l’ont connu conviendront avec moi que Maître Mercier Josma était un homme de principe, un vir bonus, un digne et illustre fils de Jérémie, parmi les derniers trésors vivants que recèle cette cité. Et c’est là qu’il s’est éteint, en ce jeudi 9 avril 2015, entre les roucoulements capricieux de la rivière Grand-Anse et la plaine verdoyante de Buvette, merveilleux écrin où sommeillent tant de souvenirs de nos « premiers ans vécus dans l’innocence » , entre mangues pulpeuses et baignades galantes.

A l’instant où je parfais ces lignes, loin de l’alma mater, j’imagine l’émotion de toute une ville réunie autour de la bière de ce mapou qui a laissé croître ses racines sur deux siècles! C’est avec un pincement au cœur que je me résigne à ne pas pouvoir me joindre aux miens, pour un dernier adieu à celui qui a été à la fois un maître, un confrère et un père !

Les souvenirs que j’ai gardés de Maître Mercier sont ceux d’un homme de principe, rigoureux et droit. Je me souviens, comme si c’était hier, des premiers balbutiements de l’École supérieure catholique de Droit de Jérémie (ESCDROJ) en 1995. Ayant terminé mon bac, j’ai tenté le pari de m’inscrire à ce nouvel établissement que le rêve audacieux de Son Excellence Monseigneur Willy Romélus et du révérend père Jomanas Eustache venait de fonder. Une œuvre de foi et de cœur ! Le Foyer Culturel de Jérémie qui prêtait pavillon à l’ESCDROJ, où se trouvait également l’École des infirmières Notre-Dame du Perpétuel Secours, était devenu pour nous une porte ouverte sur le monde ! Et c’est là que nous nous précipitions chaque après-midi pour étancher notre faim vorace de connaissance, suspendus aux lèvres de nos distingués professeurs, dont l’inoxydable Christian Caze et l’illustre disparu.

Ses cours de droit civil étaient un puits intarissable de savoir juridique immense, empreint d’une parfaite connaissance du milieu haïtien. Plus tard, nous découvrirons Me Mercier avec la même maestria comme professeur de procédure civile et de droit des obligations. Après mon diplôme à l’ESCDROJ, quand je partis en France parmi la première cohorte de boursiers de la jeune école, les cours de droit civil que j’avais au programme, malgré leur solide contenu, n’étaient qu’une pâle introduction à une matière dans laquelle nous étions déjà assez rodés sous la houlette du maître.

Au tribunal de première instance de Jérémie, c’est encore avec sa main sur mon épaule, en sa qualité de bâtonnier de l’ordre, que j’ai prêté serment comme avocat. A la barre, à côté de lui ou en face de lui, on avait toujours quelque chose à apprendre. J’ai vécu dans l’admiration de ce rhéteur à la diction impeccable et au ton mesuré qui a su exploiter au mieux sa parfaite connaissance de la langue française dans la défense de ses nombreuses affaires. Le style Mercier Josma, c’est celui qui fait jongler les syllabes, dans une mélopée de phrases rythmées, avec une voix tantôt grave, tantôt nasillarde qui porte un verbe cinglant et qui terrasse impitoyablement l’adversaire des coups de boutoir les plus inattendus. Quel jeune avocat de Jérémie n’a jamais voulu être Mercier Josma, un peu comme l’auteur d’Hernani, dans sa jeunesse prometteuse écrivait dans son cahier d’écolier : « Je veux être Chateaubriand ou rien » !

En 2003, quand je fus nommé juge et juge d’instruction près le tribunal de première instance de Jérémie, c’est avec la même admiration que je voyais celui qui fut mon professeur plaider ses affaires, avec une argumentation rigoureuse, rangeant ses moyens dans une logique implacable. On y sentait là les leçons accumulées de plusieurs décennies d’une riche pratique professionnelle dont témoignent les livres jaunis qu’il déchiffrait au prétoire. Jamais on ne l’a vu tenter d’user de sa position de mentor pour influencer le cours des décisions judiciaires. Le rôle des audiences civiles du mardi étaient toujours rempli. Les après-midis tombant devenaient parfois épuisants. Mais, je n’ai pas souvenance de m’être laissé emporter par la fatigue au cours des plaidoiries du maître.

De meme, quand j’accédai au poste de responsable des affaires académiques à l’ESCDROJ dont il était le secrétaire général, j’ai découvert en lui un collaborateur franc et sincère, un professeur consciencieux, que les jours de pluie et le black-out intempestif qui couvrait si souvent la ville n’empêchaient pas de s’atteler à la tâche, malgré son grand âge. Le révérend père Jomanas Eustache, directeur de cet établissement, sait mieux que quiconque le sens profond et la valeur de ces sacrifices…

Maître Mercier n’était pas de l’école de la facilité. Rigoureux, il prêchait toujours l’amour de bien faire, étant lui-même un témoignage vivant d’excellence ! C’était un homme de cœur, un bienfaiteur, qui ne plaçait pas l’argent avant la personne humaine. Ses clients se comptaient parmi toutes les couches sociales ; y compris celles des plus démunis : ceux des quartiers pauvres et de la paysannerie. Il aimait lui-même dire qu’il était fils de paysan.

En ces temps éprouvants de consécration du « tout voum se do », il n’est pas rare que notre indifférence commune vis-à-vis de la médiocrité menaçante (mais jamais triomphante !) ait précipité le départ de tant de femmes et d’hommes de bien. L’exemple de cette période électorale, caractérisée par la «candidatite » contagieuse et dangereuse, une fois de plus, met à nue notre état avancé de déséquilibre collectif. Des affairistes de tous bords, comme de sombres chacals, sont plus que jamais prêts à s’acharner sur ce qui reste de ce pauvre pays. Des départs comme celui de Maître Mercier à des moments si particuliers d’épreuve nationale nous invitent à la réflexion sur le sens de l’honnêteté, de la citoyenneté et du service à la patrie commune.

Les convictions politiques de cet illustre confrère ont porté la marque de cette rigueur qui le caractérise. Il est de ceux qui ont pris leur métier d’homme au sérieux. Ayant servi son pays à divers échelons, il a su en même temps garder son humilité, sans rien perdre de sa hardiesse quand les principes sont mis à mal.

Toutefois, je ne peux que regretter le fait que Maître Mercier, comme beaucoup de nos remarquables juristes, n’ait pas laissé des réflexions écrites sur le droit qui pourraient aider au développement de la doctrine haïtienne. En ce sens, j’ose espérer que les générations qu’il a formées avec tant de cœur et de passion ne manqueront pas de rendre un hommage mérité à sa mémoire en contribuant à combler cette lacune. Je regrette également que le maître n’ait pas su faire profiter davantage de son savoir au pays tout entier. Car, on semble trop souvent l’oublier, certaines provinces haïtiennes regorgent encore de ces ténors qui pourraient eux aussi, par leur saine expertise, contribuer à faire sortir notre droit du magma calamiteux des shows médiatiques scandaleux, de l’affairisme obsessionnel et de la politicaillerie malsaine.

En cette année où la ville de Jérémie souffle les 20 bougies de l’ESCDROJ, le maître nous a quittés ! Comme une invitation à l’effort. Pour nous demander à nous juristes de nous ressaisir et de penser à notre engagement vis-à-vis des justiciables et du développement du droit, fondement de toute société humaine. Il n’y a pas de doute, le départ de Me Mercier, qui vient juste quelque temps après celui de Maître Toussaint Léonidas, son grand ami et lui aussi ancien professeur à l’ESCDROJ, est une lourde responsabilité pour les autres membres de la basoche dans la Cité des Poètes. Car, bien que le fossé laissé par le maître soit difficile à combler, il va falloir miser sur de nouveaux engagements à la fois intellectuels et éthiques pour continuer à garder le Temple de Thémis et à remplir la délicate fonction de « porteurs de torche » en cette nuit longue et périlleuse que traverse la nation haïtienne.

Je voudrais enfin présenter mes sincères condoléances à la famille du défunt, et à toute la communauté jérémienne entaillée dans sa chair la plus profonde par cette perte. Que le départ de Maître Mercier soit pour les générations montantes un appel à la vocation à l’excellence, à l’honnêteté et au courage de servir.

Berlin, le 19 avril 2015.

Johel Dominique

Source : Le Nouvelliste